Ce soir-là, nous avions décidé d’aller dîner avec des amis dans un restaurant nommé Saturne au cœur même de la capitale, notre capitale, Paris. La soirée s’annonçait gaie, enjouée, arrosée, gourmande, savoureuse. Carte blanche pour tout le monde, l’accord mets-vin allait régaler nos papilles, le vin allait nous enivrer, un peu.

L’huître au granité de concombre a surpris nos papilles et nous a transportés sur une plage bretonne, l’iode a ému notre palais, la fraîcheur du granité a ravivé notre bouche avide de mots et de paroles.

La patte de pigeonneau a fait sourire notre tablée, les doigts et les ongles de la bête si présents dans notre assiette ont fait esquisser chez chacun d’entre nous un geste de rejet, de dégoût presque mais qu’est-ce que c’était bon !

Les trompettes de la mort grillées et leur réduction en velouté étaient délicieuses mais elles sonnaient, à notre insu, le glas de cette douloureuse soirée.

Nous avons partagé un comté découpé en fines tranches, car c’est bien le partage qui nous caractérise, qui nous unit. Autour d’un bon fromage…

Et puis, certains ont regardé leur portable. Quelle idée de regarder son portable lorsqu’on savoure de tels délices… regarder les résultats de France-Allemagne, oui bien sûr mais aussi…

Découvrir que Paris s’agitait, que non loin de là murmuraient les grondements sourds de la terreur… Ils n’ont rien dit pour ne pas rompre notre joie d’être ensemble.

Et puis, Marie, notre amie journaliste a été appelée pour couvrir des évènements en cours, là tout de suite, elle est partie. Le secret de cette lourde actualité prenait donc fin.

Aurélie nous a dit que le frère de sa collègue Elodie était au Bataclan, qu’elle était sans nouvelles de lui. Elodie si joyeuse dans les soirées, aimant danser, ne dansera plus… la photo de son frère circule désormais sur les tableaux de ceux qu’il ne faut pas oublier.

Le dessert est arrivé, je ne me souviens plus vraiment, un granité de quelque chose encore, des framboises, du lait d’amande.

Puis est arrivé un second dessert au chocolat, très bon parait-il, il avait pour moi le goût de l’amertume et pourtant nous étions loin d’imaginer l’issue de cette soirée. Incapable désormais de savourer le travail de l’artiste qui, en cuisine, avait œuvré pour démontrer à grands traits de talent et de créativité, ce qu’est sa cuisine.

Nous avons réglé l’addition, nous sommes partis rejoindre nos enfants, vite, vite, vite et nous avons pleuré.